Les vins en primeur de Bordeaux : un jeu incertain qui a peu ou rien à voir avec la justice.
par David Cobbold

Le pluriel dans la première partie du titre n'est pas là par hasard, puisque Bordeaux, peut-être la plus importante région productrice de grands vins du monde est loin d'être monolithique. C'est vrai pour les niveaux et les prix des vins et non seulement les types de vin. Ils peuvent être des blancs secs, des blancs doux ou beaucoup plus souvent rouges. Mais en termes de segments de marché, la tendance actuelle dans le bordelais, alors que la couverture médiatique autour des vins "en primeur" de 2005 bat son plein, se manifeste par une polarisation entre deux extrêmes sur les marchés des vins en provenance de la plus célèbre des régions viticoles du monde.


Vendre des vins en primeur veut dire, dans ce cas, vendre des options sur des vins qui n'ont pas encore terminé leur procédé de maturation chez le producteur. Les vins seront livrés que dans 18/24 mois, mais on demande au client de les payer tout de suite, dans l'espoir de bénéficier d'un meilleur prix que celui qui sera affiché lorsque les vins en fin de maturation seront mis sur le marché ou de se procurer un des produits plus rares. Lorsque ces jeunes vins sont soumis au jugement de la profession et de la presse qui se rassemblent chaque printemps à Bordeaux, ils n'ont à peine complété leur procédé de fermentation (et dans certains cas, comme pour le millésime 2005, ne l'avaient pas achevé dans la première semaine d'avril 2006). Et pourtant ils seront vendus, par un ensemble d'intermédiaires enthousiaste ou plus réticent, sur des marchés du monde entier, avec la complicité des critiques de vin qui, comme moi-même, se frayent leur chemin à travers des centaines d'échantillons de vins rouges jeunes et très tanniques dans des lots qui sont de tailles variées et dans des conditions qui varient autant. Le moins que l'on puisse dire à ce stade c'est que le jeu n'a pas les mêmes règles pour tout le monde !

Pour déguster les vins les plus chers (les premiers crus et autres qui se positionnent au-dessus de la mêlée) il faut se rendre sur place, et même prendre rendez-vous des semaines en avance si vous voulez être admis. Par conséquent ces vins ne sont même pas comparés à leurs pairs ni leurs rivaux de plus basse extraction ! Donner des notes comparatives à de tels vins, dégustés dans de telles conditions variées, est donc une absurdité ! En effet, vu les prix qu'ils atteignent sur les marchés internationaux, de tels vins sont devenus quasi "virtuels" pour la majorité des consommateurs et sont souvent achetés pour d'autres raisons que leur goût. Les premiers crus du millésime 2005 se vendront, en tant que vins en primeur, à bien plus de 200 euros la bouteille, taxes et droits de douane du pays concerné en sus, et qui peut en effet doubler le prix. L'élite fortunée autour du monde qui peut se permettre d'acheter de tels vins les achètent pour le prestige, alors cela ne sert pas à grande chose que des journalistes les dégustent pour donner leur avis. L'achat et la possession de tels vins se basent la plupart du temps sur le prix et l'image, même si les vins sont de très bonne qualité ! Ils ont quitté le monde du vin pour rejoindre le domaine des produits de luxe, dans la sous-catégorie des "objets à collectionner" qui changeront de main autour du monde pendant des années à venir.

Heureusement, la majorité de grands producteurs de Bordeaux ont l'humilité et le bon sens d'organiser des dégustations de groupe qui, à condition d'être suffisamment objectif dans son approche de la dégustation, peuvent être "aveugles", ce qui veut dire que l'on déguste les vins sans être influencé par l'étiquette. Donc l'impression du dégustateur est entièrement personnelle, comme toujours, étant influencée que par sa sensation du goût, et non par des notions préconçues sur tel ou tel vin et son soi-disant mérite par rapport à ses concurrents. Ceux qui ne sont pas partisans de cette approche se défendent en disant que le vin est une expérience "entière" et que l'étiquette fait partie de l'équation. Autrement dit, ils s'exposent à toutes sortes d'influences marketing mais aussi à leurs expériences passées, bonnes ou mauvaises, des produits de tel ou tel producteur. Il paraîtrait même, de par son propre aveu, que le plus connu de tous les dégustateurs ne pratique pas des dégustations aveugles !

Quant aux prix, ils sont établis par un mécanisme très complexe qui dépend de parties variables des éléments suivants : les conditions du marché, la qualité individuelle et perçue de chaque vin (et donc jusqu'à une large mesure les notes données par certains critiques), et l'ego des producteurs pour qui le positionnement tarifaire fait partie intégrale de leur politique de marketing.

Les vins de Bordeaux n'ont jamais été de si bonne qualité, à travers toute la gamme de prix et de styles. Et pourtant le marché semble, parfois, être polarisé entre deux extrêmes : les vins hors de prix et ceux qui sont ridiculement bon marchés sans qualité particulière. Une telle vision est bien sûr simpliste et erronée. Dans une région si vaste, il existe des vins à tous les prix, et le milieu de gamme, qu'il s'agisse de crus classés à des prix raisonnables et des appellations de prestige ou des vins d'excellente qualité des châteaux moins connus et d'appellations moins prestigieuses mais de plus en plus nombreux, déborde de vins superbes qui offrent un très bon rapport qualité/prix.

A cette époque l'année dernière les vins de 2004 étaient commercialisés et, malgré leurs qualités non-négligables, très peu d'entre eux n'ont trouvé d'acheteurs sur une grande échelle. Les crus de 2003, beaucoup moins bons, s'en étaient sortis cependant très bien l'année précédente, en partie à cause de leur rareté relative (la récolte était très petite) et aussi le fait que certains dégustateurs apprécient leur goût chaleureux, chocolaté et de fruits secs qui donnait l'impression qu'ils venaient d'un pays plus chaud. On ne peut et on ne doit pas imposer ses préférences de goût à autrui, alors mieux vaut laisser ce sujet pour aborder le millésime 2005.

A juger par le fracas médiatique autour, la campagne des vins en primeur 2005 semble prévoir d'un succès commercial retentissant, mais je ne suis pas sûr que cela sera une bonne chose pour les vins de Bordeaux à long terme, parce que beaucoup d'acheteurs habituels pourraient trouver que certains vins sont hors de portée au niveau prix, attribuant de nouveau une étiquette "spéculative" et coûteuse à toute la région à un moment où la concurrence à tous les niveaux de prix n'a jamais été si virulente. Nous devons, par contre, garder une certaine perspective et analyser de plus près l'ensemble de la situation. Les acheteurs qui s'intéressent aux "noms" les trouveront, et feraient mieux de les trouver le plutôt possible pour éviter une probable vague spéculative. Ceux qui s'intéressent à la qualité plus étroitement liée à la réalité économique ne devraient pas rencontrer de problème pour débusquer les nombreux vins qui profitèrent des conditions climatiques très favorables du millésime 2005.

La récolte 2005 et ses particularités

Les vins rouges
Une période de mûrissement prolongée, après un été sec sans chaleur excessive, a eu plusieurs conséquences, pour la plupart heureuses. En particulier, des niveaux de tannins (mûrs) et d'acidités élevés ont produit un grand nombre de vins très bien équilibrés. Parmi les cépages, le cabernet sauvignon et le cabernet franc ont été particulièrement avantagés, mais le merlot avait tendance à produire des niveaux d'alcool plus élevés qui peut produire des déséquilibres. Le risque de laisser trop augmenter les niveaux de sucre, et donc trop alcooliser les vins, a convaincu plusieurs châteaux à récolter assez tôt. La concentration naturelle de toutes ces substances dans les raisins a fait que la fermentation était très lente, et dans certains cas délicat à réaliser, surtout lorsque les producteurs ont insisté pour n'utiliser que levures indigènes. Tout ce potentiel naturel voulait dire que la macération devait être accomplie de façon soignée afin d'éviter une extraction trop important des tannins. Tous n'ont pas réussi à avoir la main légère et par conséquent il existe quelques monstres tanniques, surtout sur la rive droite. Mais globalement les vins ont tout ce que l'on peut espérer dans des vins de ce type. Ils semblent être des bons candidats de vin de garde en tout cas.

Les vins blancs
Les conditions étaient également idéales pour la production des vins doux de Barsac et de Sauternes produits à l'aide du botrytis. Je n'ai pas le souvenir d'avoir goûté des vins issus de ces appellations qui présentaient un équilibre si parfait et des parfums si frais à ce stade de leur évolution. Les blancs secs des appellations Graves et Pessac-Léognan sont aussi de bonne facture, même s'ils ont des parfums parfois simples.
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