
Découverte des grands vins rouges de Provence
par Mohamed Boudellal
Absorbée par le vin rosé qui accapare les trois quarts de sa production, la Provence, hormis Bandol, peine à faire émerger ses meilleurs vins rouges. Mais la prise en compte progressive des terroirs devrait faire éclore la personnalité attendue des vins de ce niveau.
Trop souvent assimilée au peu glorieux Midi viticole d'après le phylloxéra, la Provence vit naître de ses marges une viticulture de qualité, là où des producteurs purent s'organiser collectivement pour défendre leurs particularismes. C'est dans ce contexte que naquirent, à partir de 1936, les premières appellations d'origine contrôlée (AOC) provençales ; parmi elles, celle de Bandol, qui s'organisa d'emblée pour façonner l'identité de ses rouges. Puis, au moment où les appellations régionales se mettaient en place (1977 pour les Côtes de Provence), le rosé avait déjà conquis le terrain de la production, au point de marginaliser le rouge. Même Bandol n'est pas épargné par ce mouvement, avec un important marché touristique estival qui réclame des vins " faciles ". Si le rosé absorbe près des deux tiers de son produit, ce vignoble met à profit cette aubaine économique pour " financer " des rouges sans concession, bien plus coûteux à produire. Gagnés par une juste ambition, ses vignerons se sont astreints à une discipline inscrite dans un cadre institutionnel, remarquable par son exigence. Dans le reste de la Provence, ce sont avant tout de fortes singularités qui œuvrent avec conviction pour promouvoir la couleur, non sans se heurter à certaines rigidités des AOC.
Les vignerons de Bandol ont choisi le cépage le plus indiqué pour leur terroir, bien adapté à ses terrains calcaires, à son ensoleillement long, et aux influences maritimes. Variété fluctuante au gré des millésimes et des savoir-faire, le mourvèdre modèle la personnalité du Bandol et lui garantit une surprenante longévité, qui peut dépasser le quart de siècle ! Encadré à tous les stades de sa conception, depuis l'âge minimum des vignes jusqu'aux modalités de l'élevage, le Bandol s'est vu assuré d'une qualité homogène, sinon élevée, qui a contribué à en faire le fleuron de toute une région. Son heureuse ascension a également bénéficié d'une succession d'acteurs impliqués et consciencieux, depuis la génération fondatrice jusqu'à l'actuelle vague du renouveau. Associés à la création de l'AOC (1941), le domaine Tempier et celui de Château Pradeaux sont toujours actifs et constituent encore d'estimables références. Le premier semble revenir au tout premier plan grâce à une gestion intelligemment renouvelée de la propriété, qui redonne leur brillant aux cuvées composant sa trilogie mythique (La Migoua, La Tourtine et Cabassaou). Quant à Château Pradeaux, il s'y perpétue un style recherché pour son caractère immuable, anachronique, fruit de mourvèdres vinifiés avec leur rafle et longuement patinés en vieux foudres. Le successeur le plus significatif de ces pionniers a été Château de Pibarnon, lequel a ouvert une nouvelle ère qui a mis l'accent sur le fruit et l'élégance de la structure. Plus discret dans son action, Château Vannières s'inscrit également dans cette recherche, qui prévalait dans le courant de la décennie 80.
Plus récemment, l'ensemble du vignoble a été marqué par d'incessantes améliorations, relayées avec bonheur par des domaines en plein éveil. Avec des vins précis, sans compromis sur la puissance, mais aux tanins civilisés, le Domaine Lafran Veyrolles est à citer comme l'archétype de cette mutation. D'autres producteurs se sont appliqués à soigner le haut niveau de leurs sélections, comme Château La Rouvière des Domaines Bunan, les cuvées Saint-Ferréol du Domaine de la Tour du Bon, ou Les Lauves du Domaine La Suffrène, toutes remarquables dans leur achèvement. Plus globalement, la dynamique de progression se généralise, gagne jusqu'à la coopérative de La Roque (cuvées Les Adrets, Les Baumes), et met la lumière sur des propriétés injustement méconnues ou sous-estimées. Parmi elles, les domaines de Roche-Redonne, de la Bastide Blanche et celui de Château Sainte-Anne ont été les plus convaincants par leurs récentes prestations. A ce courant, on peut rattacher le Domaine de Gros'Noré qui, en peu d'années (premier millésime en 1997), s'est hissé au sommet grâce à des produits d'une expressivité et d'un équilibre inédits. Désormais, sous l'impulsion des nouvelles valeurs et avec le climat d'émulation qu'elles sécrètent, Bandol s'avère être le contraire d'un vignoble figé.
On retrouve un peu de cet esprit d'unité et un investissement comparable pour les rouges dans l'AOC Les Baux, une appellation qui a gagné son émancipation en 1995, en se détachant des Coteaux d'Aix-en-Provence. Naturellement fédérée par la Chaîne des Alpilles, elle a effectivement prouvé ses mérites par des vins d'une fine texture et susceptibles d'un apogée, harmonieux après quelques années. Sa nouvelle identité a toutefois été obtenue au prix d'une réduction notable du cabernet-sauvignon dans les assemblages, avec, pour incidence, des vins encore plus versés dans le goût méridional, à rapprocher de ceux du Rhône. Cépage à proscrire, ou du moins à marginaliser, aux yeux de l'Institut National des Appellations d'Origine, le cabernet-sauvignon a pourtant largement aidé à la promotion des grands rouges de Provence en leur conférant une ossature digne de ce statut. Il reste d'ailleurs un constituant majeur des tous meilleurs Coteaux d'Aix, qu'il soit allié à du grenache (Cuvée Valéria du Domaine Les Bastides), à de la syrah (Clos Victoire de Château Calissanne), ou bien aux deux (Le Grand Rouge de Château Revelette). Dans ce même pays d'Aix, mais du versant des Côtes de Provence, le Domaine Richeaume mêle une bonne moitié de cabernet à de la syrah pour concocter sa fameuse Cuvée Columelle.
Cela dit, les considérations de terroir, désormais à l'ordre du jour dans les Côtes de Provence, sont en train de dépasser la question des cépages améliorateurs. Ainsi, dans le secteur maritime de La Londe-les-Maures, l'enjeu d'une future AOC locale engendre, chez les producteurs les plus avisés, une volonté de travailler plus en adéquation avec le potentiel des vignes. Dès lors, qu'elles s'appellent Symphonie Pourpre (Château Sainte-Marguerite), Cuvée du Baguier (Domaine de la Jeannette) ou encore Marlise (Château Pas du Cerf), ces réalisations restituent toute la suavité des parfums méridionaux (épices douces, garrigue, pinède). Près de Cassis, dans un secteur relativement frais et orienté au nord, Château de Roquefort marque aussi sa remarquable singularité
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Davantage tenus à l'expressivité qu'à la garde, tous ces vins jouent sur de nouvelles notions du " grand " rouge provençal.
Avec une réputation encore à construire, sinon à affirmer, les domaines montants de Bandol ne sont pas enclins à exagérer leurs tarifs, et proposent autour des 15 euros, parfois moins, des cuvées de premier ordre, avec tous les atouts pour la garde. Du côté des propriétés notoires, la fourchette des prix reste relativement étroite et se situe à un niveau encore raisonnable (entre 17 et 25 euros) pour des vins longuement élevés (un minimum de 18 mois d'élevage) et largement appelés à se bonifier avec le temps. Les Bandols élaborés dans les règles affinent patiemment leur proverbiale ligne tannique et développent, avec le temps, une palette aromatique très personnelle (épices, cuir/tabac, effet minéral.)
Dans le reste de la Provence, les rouges des AOC régionales obéissent aux règles d'un marché plus large où coexistent des produits génériques et des cuvées haut de gamme. Distinguée généralement par son habillage, la catégorie supérieure n'offre pas les mêmes garanties de caractère et de longévité que les Bandols, bien que certaines cuvées de prestige excèdent ces derniers en prix ! Si la prudence s'impose donc dans ce rayon, on peut considérer avec moins de risque la gamme intermédiaire, aux expressions plus sincères, extraites sans excès, plutôt au bénéfice du fruit, tout en gardant un potentiel d'évolution satisfaisant. Ces vins-là restent d'un bon rapport (entre 6 et 12 euros).
Toutes appellations confondues, le rouge représente moins de 20% des volumes produits en Provence. Mais il faut affiner la statistique, qui ne reflète pas les vocations plus affirmées de Bandol, et surtout des Baux (plus de 70 % de rouges !) où certaines caves réputées s'adonnent presque exclusivement à la couleur (Domaine de Trévallon). Il en est d'autres, atypiques dans le contexte de leur appellation, comme le domaine Richeaume (95% en rouge) et celui de la Cressonnière (65%) en Côtes de Provence. De son côté, Château Bas, l'un des producteurs les plus en vue des Coteaux d'Aix, déclare plus de 40% de rouge. Un autre aspect à considérer a trait à la marginalité des produits eux-mêmes car bien des cuvées de prestige sortent forcément en faible quantité, et peuvent faire illusion sur le reste d'une gamme. Parmi les exceptions notoires, on relève la Cuvée Prieuré, le fleuron dont Château Ste-Roseline peut se flatter d'en proposer presque 50.000 exemplaires !
Petit vignoble de l'arrière-pays niçois (40 hectares classés !), Bellet possède l'unique privilège de travailler des cépages autochtones, le braquet et la folle noire, qui, associés, produisent des vins d'un style très particulier, évoquant celui d'un Bourgogne ! Au sein d'un ensemble de producteurs méritants, on peut détacher Château de Bellet et Clos Saint-Vincent comme ceux qui concrétisent le mieux une ambition. Autre appellation comparable en surface, toute proche d'Aix-en-Provence, Palette bénéficie d'un méso-climat avéré comme très propice au blanc. Son acteur principal, Château Simone, y élabore aussi un rouge original, en dehors des modes, d'un style fougueux, sans apprêt, et paré pour l'épreuve du temps.
Dernière AOC provençale promue (1994), les Coteaux Varois possèdent un schéma de production comparable aux Côtes de Provence, avec des rouges quantitativement très en retrait. Dans cette logique, la valeur des différents terroirs est loin d'être déterminée, bien qu'un trio de vignerons du Haut-Pays semble avoir découvert un bon filon dans l'aire de Pontevès : Domaine des Alysses, Château La Calisse et Château Duvivier.